IMAGE AND OBJECTIFICATION

A la faveur de l’exposition Transmitting Andy Warhol à la Tate Liverpool, j’ai choisi de parler de “Marylin Diptych, 1962”.
L’œuvre est composée de 50 portraits juxtaposés de Marilyn, un panneau réunissant les images en couleur et l’autre celles en noir et blanc. Bien qu’apparaissent de légères variations dans la manière dont les couleurs sont posées sur les visages du panneau de gauche, et une gradation dans les contrastes du sombre au clair dans le panneau de droite, ce qui frappe de prime abord est la répétition du motif1. La construction est un simple quadrillage. Les portraits ont été exécutés à la sérigraphie, technique semi-industrielle de reproduction qui donne à la surface une texture plane et traite les couleurs en aplats2.

En Occident nous lisons de gauche à droite et de haut en bas, cette habitude affecte certainement notre manière de regarder une image dès lors qu’elle présente un aspect linéaire ou une possible narration. Néanmoins le motif est composé de manière si uniforme que l’œil ne sait trop s’il doit balayer l’image horizontalement, verticalement, ou sautiller à la recherche d’un détail différent auquel s’accrocher. La répétition du portrait est hypnotique mais peut aussi donner la sensation d’un trop-plein comme en face des étagères surchargées de produits d’un supermarché. Pourtant ici il ne s’agit pas de boîtes de conserve mais du visage d’une personne, aussi connue soit-elle, et on ressent l’"objectification"3 caractéristique du destin d’une star. L’usage de la répétition n’est pas sans rappeler les techniques de base de la publicité quand elle assène le message encore et encore afin que la “cible” –la personne réduite à son statut de consommateur– retienne la marque. Le traitement par aplat de couleur et la répétition d'une image facile a lire évoquent la culture de masse et une communication sociale fondée sur les apparences, bref un système qui martèle l’information tout en restant à la surface des choses et des êtres.

Cette œuvre provoque une réflexion sur la notion d’icône dans une société de plus en plus matérialiste –ce mot se référant à la fois à l’archétype et à l’objet de culte. Elle donne à regarder la célébrité choisie comme sujet de la peinture à travers une femme-objet hyper sexualisée, manipulée par les studios d’Hollywood, archétype d’un certain féminin, et objet de vénération pour toutes ces raisons.
Bien sûr cette œuvre évoque le destin tragique d’une Marilyn dont l’image colorée, conforme à son mythe sur une partie du diptyque, s’efface graduellement sur l’autre. En 1962 elle venait de disparaître, victime de son image médiatique et brisée par les circonstances de sa vie. Mais cette œuvre propose plus largement une réflexion sur une société qui transforme tout en images consommables, système dont les artistes à l’instar de Marilyn sont à la fois les premiers bénéficiaires et les premières victimes. Si certains artistes en tirent profit, d’autres, devant la menace que représente l’"objectification" 3 de leur propre œuvre, s’isolent, ou dans des cas extrêmes s’arrêtent de travailler par dégoût d’un système dont les rouages menacent de broyer leur sensibilité ou rendre leur engagement impossible. D’autres enfin, comme Andy Warhol, en utilisent les codes (communication, image médiatique, célébrité, etc.) pour en jouer et tenter de se réapproprier leur pouvoir légitime de créateur. Le combat avec l’aspect déshumanisant de la société de consommation, ou “société du spectacle” pour citer Guy Debord, est un défi pour les créateurs au même titre, bien que très différement, que la lutte contre la censure.

© Eléonore Pironneau 2015

1 Ce vocabulaire plastique rappelle celui de la musique répétitive qui apparaît à la même période aux Etats-Unis (Terry Riley, Steve Reich, Philip Glass, etc).

2 Dans la technique de la sérigraphie l’encre passe à travers la fine trame d’un tissu spécial tendu sur un cadre. Technique de pochoir, les parties que l’on ne veut pas imprimer sont bouchées par un film qui bloque le passage de l’encre. Le pochoir peut y être directement dessiné ou on peut y imprimer une photo dont les dégradés sont tramés et qui laisse passer l’encre à travers les minuscules trous du tissu. Le papier est maintenu en place sous le cadre pendant que l’on fait traverser l’encre en appuyant sur le tissu grâce à une raclette de caoutchouc.

3 Dans le sens de : réduire au statut d'objet ("objectification" est un mot anglais difficile à traduire)

Tous droits reservés. Aucune partie de ce document et de son contenu ne peut etre reproduite, copiée, modifiée ou adaptée sans le consentement de son auteur. Ce texte a été déposé à la SACD. © The Andy Warhol Foundation for the Visual Arts, Inc./ARS, NY and DACS, London 2009

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