LES CHOSES NE SONT PAS TELLES QU'ELLES APPARAISSENT

Dennis Hopper (1936-2010), connu pour sa carrière dans le cinéma, était aussi peintre et photographe. Cette photographie a été prise en 1961 à West Hollywood.

Quelles sont les caractéristiques plastiques de cette image, que nous apprennent-elles sur cette œuvre?
C’est une photo noir et blanc, la composition des sombres et des clairs est principalement organisée par bandes horizontales. En partant du bas: clair (le capot) - sombre (la route) - clair (le ciel) - sombre (le plafond de la voiture) - clair (le toit ouvrant). De plus, une image dans l’image (le rétroviseur) est elle aussi divisée horizontalement en clair/sombre. Les transitions sont tranchées, sauf le dégradé du pare-brise. Les zones sombres et claires que l’on peut lire comme “les pleins et les vides” (voir L’Echo Déc. 2013, page11) s’interpénètrent au niveau du hublot (clair sur le plafond gris foncé) et du rétroviseur (clair dans la partie haute sur fond sombre, et foncé vers le bas sur fond clair).
Apparemment horizontale, la division de l’image est traversée de nombreuses diagonales qui créent une dynamique visuelle : la limite supérieure du pare-brise, les lignes électriques, la perspective des routes, le toit ouvrant continué par le montant du rétroviseur, les pylônes dont la verticalité est déformée par la focale de l’appareil. Finalement ni les horizontales ni les verticales ne sont droites, presque toutes sont penchées.

Il y a plusieurs fenêtres dans l’image. Du cadrage le plus large au plus serré: la fenêtre générale de la photo, l’encadrement du pare-brise, l’ouverture du toit ouvrant, le rectangle du rétroviseur, les pare-brises avant et arrière de la voiture vue dans le rétroviseur.
On remarque des changements d’échelle : plans rapprochés à l’intérieur de la voiture, les paysages et détails de la ville sont dans le lointain, l’image dans le rétroviseur se situe entre les deux
Dans le langage de la photographie, la netteté et le flou sont très significatifs ; ici, il y a un même degré de netteté à peu près partout, donc pas de priorité visuelle proposée, tout est important.
Cette photo est à la fois occupée et vide, proposant en même temps beaucoup d’informations et beaucoup d’espace. Les diagonales partent dans plusieurs sens et offrent à l’œil des choix, par exemple suivre une des deux routes qui mènent vers le lointain, ou se poser à leur croisée, là où s’agglomèrent marques, publicités et présence humaine. La perspective n’offre pas un point de vue unique, mais une dualité dans laquelle l’œil saute d’une possibilité à l’autre tout en explorant les détails voisins, pour ne plus finir par savoir où se poser.

Ce qui frappe dans cette photo n’est pas ce qu’elle offre au premier regard, un paysage urbain, mais plutôt le rapport extérieur/ intérieur. La connexion avec le ciel est interrompue par la bande sombre du pare-brise, et le hublot y donne un accès limité, –une tranche de ciel. Le miroir est non seulement inclus dans la photo mais positionné de manière prépondérante dans l’image. Cela amène un morceau de l’extérieur à l’intérieur. C’est une fenêtre dans la fenêtre qui parle d’autre chose, de ce qu’il y a derrière soi.

Ce “derrière” étant placé “devant” dérange non seulement le panorama mais aussi la notion de point de vue unique, suggérant qu’il y a plus à voir que ce que l’on voit et que le passé fait partie du présent. Ceci est accentué par la mise en abyme de ces miroirs et pare-brises dont les formes en rectangles arrondis s’encastrent les unes dans les autres.

Plus que le discours sur la culture américaine des années 60 ou l’évocation du Road Movie, ce qui me semble intéressant dans cette image est la tension cachée sous le calme apparent. Tension des choix non-résolus: deux routes, deux panneaux, où regarder / où aller? Tension entre l’ouverture et l’enfermement : malgré la sensation d’ouverture et d’espace, d’intérieur vers l’extérieur (et donc de l’enfermé vers l’ouvert), l’image offre la vision d’espaces qui se rétrécissent : les routes se terminent par une pointe au lointain, le ciel immense est délimité par le pare-brise ou bien s’aperçoit découpé par un hublot terminé par une sorte de petit couloir qui, visuellement, rentre dans la voiture comme l’embout d’un entonnoir. Et l’image générale donne à voir une série de fenêtres de plus en plus petites, dont les dernières semblent opaques. Le paysage est vaste mais on n’aperçoit pas la ligne d’horizon. Enfin, bien qu'il y ait la suggestion d'un mouvement en avant – nous sommes dans une voiture –, tout semble pourtant arrêté, retenu.

Les choses ne sont pas telles qu’elles apparaissent… Dennis Hopper, acteur génial qui vivait dans la démesure du succès et de l’addiction, nous montre à travers sa subjectivité complexe et contradictoire la grande Amérique des possibles, dont la culture consumériste découpe parfois le ciel en morceaux.

© Eléonore Pironneau 2014

Tous droits reservés. Aucune partie de ce document et de son contenu ne peut etre reproduite, copiée, modifiée ou adaptée sans le consentement de son auteur. Ce texte a été déposé à la SACD. © Dennis Hopper, courtesy The Hopper Art Trust - www.dennishopper.com

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