L'ETERNEL CONFLIT DU DESSIN ET DE LA COULEUR1

Pour continuer d’explorer les clés de lecture de l’œuvre d’art et suivre l’actualité de la Tate Modern, j’ai choisi de parler du Nu Bleu (I) de Matisse, un “papier découpé” de 1952.
J’aimerais citer le maître lui-même, écrivant à Pierre Bonnard en 1940, douze ans avant la création de cette œuvre :
J’ai trouvé un dessin 2, qui après des travaux d’approche, a la spontanéité qui me décharge entièrement de ce que je sens (…) mais un dessin de coloriste n’est pas une peinture. Il faudrait lui donner un équivalent en couleur. C’est ce à quoi je n’arrive pas.
Touchant aveu d’un moment de découragement qui résume bien le fameux conflit entre dessin et couleur. En effet, si la couleur se présente à l’esprit sans limitation: LE bleu, LE rouge etc., son utilisation implique forcément des limites, une forme qui doit la circonscrire, l’enfermer même. Inversement toute forme est investie d’une couleur (incluant le noir et le blanc) et l’impact de cette couleur, immédiat, émotionnel, peut entrer en conflit avec la force ou la signification du dessin.

Le NU BLEU
Je vous propose de concentrer d’abord votre regard sur la contre-forme (la forme en négatif autour de la figure principale), afin de voir la composition de manière plus objective, sans être hypnotisé par l’image de la femme. Je vous recommande de plisser un peu les yeux, ce qui permet d’éliminer les détails et de bien voir les contrastes. On suit sans interruption le parcours de cette surface blanche aux contours attentivement dessinés, qui entoure et pénètre à la fois le bleu. Ce blanc n’est pas seulement un fond, c’est aussi une ligne (à l’intérieur de la figure) et une forme active (par exemple entre le bras et le corps de la femme).
La forme principale, traitée en bleu, occupe un peu plus de la moitié de la composition. Six ou sept aplats qui, à une exception près, ne se touchent pas, mais sont visuellement reliés par leur couleur. Ces surfaces ont une texture formée par les traces de l’application de la peinture. Il y a un subtil élément de rythme dans les traces qui forment de légères lignes dans le bleu et sont toutes horizontales. La couleur et l’évocation de la silhouette ne sont donc pas les seuls éléments qui unissent ces surfaces bleues séparées les unes des autres, ce rythme subtil est aussi un facteur d’unité.
La forme (bleue) et le fond (blanc) sont reliés non seulement par l’enchevêtrement des surfaces mais aussi par un discret rappel de couleur : des traces claires apparaissent dans le bleu (découpages, bordures des collages, zones de frottements).
Les contours étant partout nettement définis, la ligne –le dessin– est primordiale dans cette œuvre.
Matisse aimait employer la couleur pure, sortie du tube. “En peinture, les couleurs n’ont leur pouvoir et leur éloquence qu’employées à l’état pur quand leur état et leur pureté ne sont pas altérés, rabattus par des mélanges en opposition avec leur nature.” Il n’utilisait pas la couleur de manière symbolique ou descriptive mais pour son pouvoir expressif et émotionnel. Dans cette peinture, deux couleurs seulement s’opposent et se complètent avec une grande économie de moyens.

Le conflit entre le dessin et la couleur semble avoir trouvé ici sa résolution. Pour cette série de travaux, l’artiste découpait directement dans des papiers auparavant peints en grands aplats de couleurs pures. “Il ne faut pas que la couleur habille simplement la forme, elle doit la constituer”, disait-il à propos des papiers découpés. De la représentation il ne reste qu’un signe, suffisant, épuré à l’extrême, dont la beauté et l’efficacité visuelle sont rendues possible par une pratique rigoureuse et passionnée du dessin. La composition elle-même, cette interpénétration des formes et des deux couleurs comme dans une danse de séduction, symbolise la résolution d’un conflit : nous sommes ici dans le royaume de l’harmonie, de la simplicité et de l’unité.

1 Ce titre est emprunté à Matisse, Lettre à André Rouveyre, 6 Octobre 1941
2 Dans le sens “J’ai trouvé une manière de dessiner”
Bibliographie : Henri Matisse, Ecrits et Propos sur l’Art, Collection Savoir.

© Eléonore Pironneau 2014

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