LIGNE PLAN COULEUR

Le 1er Février 2014 marque l’anniversaire des 70 ans de la disparition de Piet Mondrian. Avec Kandinski et Malevitch, Mondrian aura transcendé les conventions descriptives de siècles de peinture figurative pour inventer les codes de l’abstraction.

Il produit en début de carrière de magnifiques peintures par lesquelles il semble digérer les influences de Corot, Gauguin, des Fauves et du Pointillisme. Parfois son style se rapproche de son contemporain Edvard Munch. Puis viennent des compositions plus radicales autour du thème de l’arbre, qu’il représente tout d’abord de manière expressive – mais réaliste – puis cubiste, mettant l’accent sur les plans et volumes simplifiés de la structure de l’arbre. Il pousse alors cette recherche vers plus encore de simplification, évoquant le signe de l’arbre par des lignes horizontales / verticales, et des plans de couleurs. Développant cette logique à l’extrême, il aboutit dans Composition avec lignes en 1917 à une peinture faite de petites croix et lignes noires sur fond blanc évoquant un volume sphérique.La notion même de volume disparaîtra complètement dans les toiles qui suivront, basées sur une grille de lignes noires et d’aplats de couleurs primaires, de gris ou de blanc. La composition choisie pour cette rubrique fait partie de cette série, elle est visible à la
Tate Modern.

Comment lire cette œuvre ? Le format d’abord : un faux carré. Une asymétrie subtile caractérise la composition de la grille. Entre les lignes noires, de simples plans. La surface accordée à chaque couleur semble contrebalancer son impact visuel comme pour équilibrer l’ensemble, (par exemple le blanc ayant le moins d’impact visuel occupe la plus grande surface). Il est évident que cette peinture a été composée et exécutée avec minutie. La présence du carré rouge central peut faire penser que le jaune est aussi un carré et donc “sort du cadre”, ce qui donne l’impression que l’artiste a peint un extrait de quelque chose de plus grand. Les contrastes sont très affirmés: une petite quantité de noir dans une grande quantité de blanc, et 3 couleurs primaires. Sans jeux d’ombres, cette peinture ne propose aucune illusion de profondeur –what you see is what you get… Elle offre à voir une composition plane, réduite à sa plus simple expression. C’est un arrangement des trois “ingrédients” de base de toute composition picturale : ligne, plan, et couleur. Mais malgré cette austérité on se rend compte, face au tableau, que la texture en est chaleureuse car elle a été peinte à l’huile, de plus les légères traces laissées par le pinceau rappellent la présence humaine.
Cette œuvre ne propose aucune représentation, rien à quoi se raccrocher qui pourrait nous rappeler le monde naturel ou humain. Elle ne décrit pas, elle existe. Mondrian s’est détourné de la représentation de la réalité matérielle et propose au spectateur la contemplation d’une harmonie quasi mathématique: pureté, équilibre, précision. A mes yeux, il pose une question profonde : qu’est ce que le Réel? Le monde visible des êtres et des choses dont l’artiste peut peindre les apparences? Les concepts ou les sentiments symbolisés dans le tableau (ici Harmonie, Pureté etc...) ? Ou bien le tableau en tant qu’objet matériel? Mondrian lui-même pensait que “pour approcher le spirituel en art on fera usage aussi peu que possible de la réalité, parce que la réalité est opposée au spirituel”. S’il refuse l’illusion figurative c’est donc par détachement du monde matériel et pour exprimer –ou rechercher– le monde de l’Esprit. Il donne à la peinture un rôle symbolique : représenter une Harmonie qui dépasse le cadre du tableau, comme s’il peignait un morceau d’une Perfection plus vaste.
Mondrian avait un temps adhéré à la doctrine Théosophique, spiritualité prônant la recherche de la nature divine dans l’incarnation physique. Il me semble que ce tableau illustre bien cette recherche d’union de la Matière et de l’Esprit : en tant qu’objet il garde un “corps”, une matérialité que l’artiste n’a d’ailleurs pas totalement rejetée car il reste peintre et l’on sent sa touche et son humanité dans la délicate texture de la peinture. Dans cette œuvre aucunement désincarnée, je ne vois pas une opposition entre la réalité et le spirituel, mais plutôt un changement de point de vue sur ce qu’est la réalité.

© Eléonore Pironneau 2014

Tous droits reservés. Aucune partie de ce document et de son contenu ne peut etre reproduite, copiée, modifiée ou adaptée sans le consentement de son auteur. Ce texte a été déposé à la SACD. Image : © 2013 Mondrian/Holtzman Trust c/o HCR International

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