LES VIDES ET LES PLEINS

Pour continuer notre découverte des clés de lecture de l’oeuvre d’art et rester dans le thème de la très belle exposition du V&A, Masterpieces of Chinese Painting1, j’ai choisi de parler d’une peinture du moine-poète, peintre et théoricien2 Shitao.

Tout jeune, Shitao est confié à un monastère. Son père, de lignée impériale, a été assassiné lors de la chute de la dynastie Ming. Son talent pour la peinture est remarqué et encouragé par les moines. Il deviendra peintre et jouira, de son vivant, d’un prestige considérable.

L’œuvre ci-dessus est une encre peinte dans un carnet. Voyons comment notre regard s’engage dans cette peinture et ce qu’elle nous communique: l’oeil est irrésistiblement attiré par la zone de plus fort constraste, constituée par les rochers au premier plan à droite. Il explore le tournoiement des lignes intérieures de ces deux masses avant de se diriger vers le haut de la composition en suivant la ligne de profil de la montagne de droite, non sans avoir balayé le reste de la composition. La large proportion de zones vides met en valeur les zones peintes, posées avec stabilité, bien qu’animées en leur sein par le mouvement des traits évoquant les rides de la roche, ou les arbres. La silhouette des deux hommes, à droite au milieu, est composée de quelques traits qui ne sont pas “remplis”. Leur forme triangulaire rappelle la stabilité de la silhouette montagneuse, en miniature. Si le regard est attiré par la forte densité et le contraste des formes peintes, il trouve calme et fluidité dans la circulation des espaces non-peints –constituant au moins un tiers de cette composition. Il est aussi intéressant de noter l’entremêlement des zones peintes, “pleines”, et non-peintes, “vides”, ainsi que la qualité des passages entre les deux: le Vide entre dans la Forme par les traits laissés inachevés et les dégradés d’encre à la lisière des objets. La masse peinte des montagnes est pénétrée par des zones non peintes: d’une part la rivière, d’autre part le ciel qui se continue dans les brumes. Inversement, le Vide est lui-même pénétré par le Plein sous la forme des rochers dans la rivière et des traits qui évoquent “les deux amis”. Enfin, il y a dans cette peinture un art de l’inachevé, qui laisse les formes ouvertes et suggère quelque chose de saisi dans l’instant, et potentiellement changeant.

Cette peinture nous parle donc, sur le plan esthétique comme sur le plan philosophique, du lien entre Forme (Plein) et Vide, notion centrale des philosophies taoïstes et bouddhistes: le Vide, le non-être, est porteur du potentiel de toute Forme, c’est le point de rencontre du virtuel et du devenir. Il ne s’agit pas d’une présence inerte, mais d’un espace parcouru par le Souffle, que je me risquerais à décrire comme une énergie qui sous-tend l’existence des êtres et les choses. Dans cette culture le peintre ne doit pas décrire la nature, mais incarner le processus de manifestation de la Forme, il doit partir du vide en lui pour laisser jaillir l’image. De même, dans l’univers, les “dix mille êtres” naissent de l’espace de potentialité du Vide. Leur existence est alors soumise à la polarité Yin-Yang et aux lois du changement, (cf. Le Yi-King, le Livre des Mutations). Cette oeuvre nous parle aussi de la place de l’homme dans le monde: il fait partie de ce tout, humblement et sans en être le centre, mais constitue un lien primordial entre le Ciel et la Terre, car c’est un être de chair mais aussi d’esprit. Voici en résumé ce que l’on peut lire à travers la composition de cette œuvre.

L’harmonie des Pleins et des Vides est un élément primordial de toute composition visuelle. Dans l’art occidental, elle se traduit en général par le rapport Forme/Espace ou Sujet/Fond. C’est une grille de lecture très intéressante pour apprécier une œuvre. Lire une peinture par la composition de l’espace ou du fond, est de plus un bon exercice pour déshabituer notre regard de la focalisation à outrance sur l’objet au détriment de l’espace. Tout peintre, qu’il soit oriental ou occidental, doit faire un choix esthétique pour chaque millimètre de son tableau. Même si tout n’est pas traité avec la même minutie tout est important sur la surface composée, sujet et fond, forme et contre forme s’il y a lieu, et les choix de l’artiste quant au traitement de l’espace sont particulièrement porteurs de sens.

1 Cette peinture ne fait pas partie de l’exposition du V&A.
2 Propos sur la peinture du moine Citrouille Amère, traduit par Pierre Ryckmans

© Eléonore Pironneau 2014

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