THE WAY TO THE CITADELLE de PAUL KLEE

Sans relâche Klee a exploré la puissance significative de la composition, tant dans son art que dans les notes écrites au cours de sa vie et à l’occasion de ses cours à l’école du Bauhaus.1 Ces travaux théoriques constituent une des plus puissantes tentatives contemporaines de sémiologie picturale.
Dans cette œuvre, Klee utilise pour guider notre œil un signe récurrent dans son travail : la flèche. Un des points d’entrée dans l’œuvre est donc le coin gauche en bas où se trouve la première flèche, puis, attiré par le rouge des ces signes, par leur forme naturellement dynamique et par le fait que nous en connaissons tous la signification, notre regard suit le parcours suggéré.

Pourtant d’autres points d’entrée dans l’image sont possibles :
1. Le rectangle bleu turquoise au centre bas avec sa flèche rouge, pourquoi ? L’orange et le bleu sont deux couleurs complémentaires, la juxtaposition du rouge orangé et du bleu turquoise est donc le point de contraste maximal du tableau en terme de couleur et attire naturellement l’attention de l’œil.
2. Le grand rectangle jaune orangé situé au tiers supérieur gauche du tableau, pourquoi ? Tout d’abord, car c’est la plus grande surface parmi tous ces éléments géométriques, ensuite parce que les losanges qui l’entourent pointent vers ce rectancle et l’encadrent, enfin parce qu’il est localisé sur la zone du nombre d’or du rectangle du tableau.

Une fois entré dans le tableau, notre regard va se promener en rebondissant de surface en surface, en explorant la composition au hasard comme une balade dans les ruelles d’un village.

Le tableau nous parle donc de paysage (urbain), pourtant il n’y a dans cette œuvre ni horizon, ni ciel, ni perspective classique. L’auteur évoque ici une représentation de l’espace pré-Renaissance, lorsque, la convention des lignes de fuite convergeant vers un point unique à l’horizon n’étant pas encore adoptée, les objets, éléments d’architecture et personnages étaient juxtaposés, et les lignes de fuite partaient dans tous les sens… La taille des personnages n’était d’ailleurs pas déterminée en fonction de leur position spatiale mais plutôt de leur importance sociale. C’est en Italie que se développeront les premiers essais de réalisme au XIVe siècle, à Florence (avec Giotto) et à Sienne (avec Duccio). Les constructions géométriques ne sont encore qu’approximatives comparées à la rigueur qu’elles atteindront un siècle plus tard. Avec le Quattrocento apparaissent donc les règles de la perspective linéaire. Ici Klee se joue des règles, se libère des conventions qui règnent sur la représentation de la profondeur depuis six siècles en Occident. Il évoque par le jeu des ombres et lumières : des pans, des volumes, des arêtes, des surfaces qui avancent ou reculent, –une même surface pouvant être lue à la fois avançant ou reculant, verticale ou plane, le tout sans logique apparente. On peut lire cette image comme un village vu du ciel, comme des morceaux de perspectives éparpillés dans tous les sens, ou comme un jeu de formes géométriques colorées sur une surface parfaitement plane...

S’étant affranchi de la loi de la perspective, le peintre peut alors se concentrer sur la composition des surfaces colorées, proposant ainsi une possibilité supplémentaire de parcours au regard du spectateur: suivre le cheminement des orangés, des bleus, verts, des couleurs terre, des juxtapositions de couleurs froides et chaudes, lumineuses et sombres, au gré de la fluidité des transitions colorées et de la confrontation des contrastes. Nous pouvons, rien qu’en regardant, avoir l’impression de sauter d’une case à une autre, comme dans une marelle ou un jeu de l’oie, tout en changeant les règles selon notre bon plaisir.

Enfin, une dernière clé de lecture : violoniste accompli, Paul Klee avait une connaissance intime de la musique. Un tableau tel que celui-ci est éminemment comparable à une composition musicale: on pourra parler de rythme pour ce qui est de la répétition des motifs géométriques, d’harmonie en ce qui concerne la composition chromatique, et de mouvement car, si l’œuvre est statique et plane, elle emmène notre regard dans une dynamique qui suit une linéarité à un certain tempo.

L’artiste partage avec nous sa liberté intérieure et son plaisir de vivre et nous invite dans le jeu particulièrement poétique qu’est la lecture à plusieurs niveaux d’une même proposition.

1 Ces notes sont réunies dans deux ouvrages, “La pensée créatrice” et “Histoire naturelle infinie”, édition Dessain et Tolra

© Eléonore Pironneau 2014

Tous droits reservés. Aucune partie de ce document et de son contenu ne peut etre reproduite, copiée, modifiée ou adaptée sans le consentement de son auteur. Ce texte a été déposé à la SACD. Image: wikimedia common

http://issuu.com/lecholondon/docs/2013-10-echo

PDF Version